01 Le silence

L’art le plus précieux de notre époque a été vécu par le public comme un mouvement vers le silence.
Susan Sontag, The Aesthetics of Silence


Commencer une revue par le silence, c’est faire confiance aux vertus du renversement : aller à contre-courant des évidences, enraciner la parole dans son contraire, en prenant les images pour guides. C’est regarder la matière et l’espace dans leur creux, et penser le vide. C’est s’ouvrir aussi à ce qui ne se voit pas. Le peintre est celui qui fait « profession de choses muettes », disait Nicolas Poussin. Comment se mettre à l’écoute de ce qui se tait dans le visible ? En quoi la création des images est-elle plus ou moins secrètement animée par une quête de ce silence qu’elles incarnent ? Selon quelles variations, quelles contradictions, au travers des époques et des cultures ?
Il ne s’agit pas seulement de s’enquérir de la vaste iconographie des oeuvres où l’on voit des moments d’écoute, où l’on voit des oreilles, des regards, des corps qui s’inquiètent des interruptions du son. Il faudrait encore comprendre dans quelle mesure le silence est un modèle pour le regard, une exigence pour laisser les formes du visible se configurer en nous et prendre sens. Si la parole, manifestation d’un rapport intersubjectif, formalise la distance entre les sujets parlants, le silence serait ce qui nous rapproche en nous menant dans les profondeurs de la vie subjective. Il est aussi ce qui nourrit le comique de situation, sa valeur d’étrangeté, ouvrant les portes sur l’absurde, en provoquant le grand bruit du rire en réponse.
Mais un doute survient : le silence existe-t-il ? Sur fond de bruit universel, jusqu’aux battements de nos coeurs, le silence serait-il un horizon idéal, hors-monde, aux limites de l’expérience sensible, un horizon par lequel se laisseraient fasciner les images lorsqu’elles se découvrent muettes ?